Tous les moyens ordinaires ont été épuisés

Article du « Courrier de Rome » N° 285 - Septembre 1988

Pour porter remède à l'état de nécessité des fidèles, Mgr Lefebvre a personnellement fondé une Fraternité Sacerdotale qui assure aux âmes et la saine doctrine et les Sacrements selon le rite traditionnel de l'Église catholique. En outre, et suivant l'exemple de saint Paul, il n'a cessé, publiquement aussi, de rappeler aux autres membres de le hiérarchie leurs propres responsabilités envers la « vérité de l'Évangile » et envers les âmes, s'exposant ainsi à l'hostilité des confrères dans l'épiscopat, particulièrement à celle des Évêques français et de Paul VI lui-même.

Pour remédier à l'état de nécessité de ceux qui étaient appelés au Sacerdoce, Mgr Lefebvre a fondé, sur leurs pressantes requêtes, le Séminaire d'Ecône. Quand ce Séminaire, reconnu et florissant au milieu de l'écroulement général des vocations sacerdotales et des Séminaires, aurait dû être fermé en vertu de mesures illicites autant qu'invalides, son Fondateur, se voyant refuser toute possibilité d'obtenir justice de l'Autorité, procéda aussi à l'ordination des premiers Prêtres, s'offrant ainsi à la suspense a divinis. Douze années durant, toute réhabilitation lui fut refusée et la plus élémentaire justice ne lui fut pas rendue. Après le « sommet » oecuménique sans précédent d'Assise, Mgr Lefebvre annonça qu'il se trouvait, étant donné son âge avancé, contraint de sacrer des évêques auxiliaires afin d'assurer l'accès au Sacerdoce des quelques 300 séminaristes qui se préparaient dans les diverses maisons de la Fraternité. C'est alors que Rome lui fit miroiter la perspective de pouvoir procéder aux sacres avec un mandat pontifical en bonne et due forme et sans devoir se plier, en échange, à des compromis doctrinaux.

Très rapidement cependant, Mgr Lefebvre dut constater que la promesse, toute verbale et imprécise, d'un tel mandat pontifical, n'était qu'un appât trompeur. Dans la Note diffusée le 16 juin 1988 par la Salle de Presse du Vatican, on lit que, dans le protocole « destiné à servir de base » pour la « réconciliation », Mgr Lefebvre et sa Fraternité s'engageaient « à une attitude d'étude et de communication avec le Siège Apostolique, évitant tout polémique au sujet des points enseignés par Vatican II ou des réformes postérieures qui leur paraissaient difficilement conciliables avec la Tradition ». C'était clairement un « pacte de silence ».

Une expérience amère de plus de vingt ans a largement démontré qu'argumenter « dans une attitude d'étude et de communication » avec le Vatican était chose parfaitement inutile : le seul résultat prévisible de l'« accord » était la réduction au silence de l'unique voix autorisée et dérangeante qui se soit faite entendre à l'heure de l'autodémolition généralisée de l'Église. Quand fut ensuite réclamé à Mgr Lefebvre de demander, par écrit, pardon au Pape pour des erreurs jamais commises, les pourparlers, ouverts sur la promesse de « respecter le charisme propre » de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, apparurent clairement fondés sur une équivoque, comme le dira le cardinal Gagnon lui-même à l'« Avvenire » le 17 juin 1988 : « Nous avons, de notre côté, toujours parlé de réconciliation, Mgr Lefebvre, par contre, de reconnaissance. La différence n'est pas mince. La réconciliation présuppose que les deux parties accomplissent un effort, que se reconnaissent les erreurs passées. Mgr Lefebvre entend seulement que l'on déclare que c'est lui qui a toujours eu raison et ceci est impossible (97). »

Non, Mgr Lefebvre ne veut pas une déclaration selon laquelle lui seul aurait eu raison : le texte du « protocole » est là pour le démontrer ; il veut simplement qu'on ne lui demande pas de reconnaître des « erreurs » qu'il n'a pas commises, parce que cela équivaudrait à rendre vaine la bataille pour la Foi conduite pendant toutes ces années, bataille qu'il eût mieux valu ne jamais commencer s'il fallait la conclure par un reniement. A ce point des pourparlers, l'évidence apparut de l'impossibilité de « collaborer » avec une hiérarchie dont l'orientation persistante aurait fini, tôt ou tard, par réclamer de Mgr Lefebvre ou de sa Fraternité des compromis, des abandons ou, à tout le moins, des silences complices.

C'est alors que Mgr Lefebvre écrivit à sa Sainteté Jean-Paul II : « Le moment d'une collaboration franche et efficace n'est pas encore arrivé... Nous continuerons de prier pour que la Rome moderne, infestée de modernisme, redevienne la Rome catholique et retrouve sa Tradition bimillénaire. Alors le problème de la réconciliation n'aura plus de raison d'être. »

D'ici là, dans l'impossibilité d'obtenir un mandat pontifical régulier sans devoir se plier à des compromis, il ne restait plus qu'à procéder aux sacres en usant du droit de sortir de la légalité que fonde le droit le nécessité : s'en tenir à la norme disciplinaire, qui régit en ce domaine le pouvoir d'ordre des Évêques, aurait signifié, dans l'actuel état de nécessité où se trouvent les âmes et les futurs prêtres, sacrifier le salut des âmes à une prescription disciplinaire de droit ecclésiastique, ce qui est proprement intervertir l'ordre : la discipline est en effet ordonnée au salut des âmes et non le contraire. C'est l'enseignement de Jésus face au formalisme pharisaïque : le sabbat est fait pour l'homme, non l'homme pour le sabbat (98). La déclaration diffusée par la Salle de Presse du Vatican, selon laquelle la nécessité « a été créée » par Mgr Lefebvre est donc absolument infondée : l'état de nécessité dans lequel se trouvent les âmes et les candidats au Sacerdoce n'a certainement pas été causé par lui ; la nécessité apparue ensuite, de mettre en œuvre le propre pouvoir d'ordre en dehors des normes ordinaires qui le régissent pour le bien de l'Église, cette nécessité a été créée par qui a cru pouvoir profiter, pour le faire céder, de l'état de nécessité où l'âge plaçait Mgr Lefebvre.

Suite de l'étude


(97)     Dans un reportage de FR3 diffusé sur le réseau régional, Jacques Devron interroge le Cardinal qui répond : « Cela va bien. Nous voyons des choses très édifiantes partout, excellentes. Nous essayons d'aller partout, de voir les oeuvres qui s'accomplissent. Nous trouvons qu'il se fait beaucoup... On ne peut pas demander un accueil plus chaleureux. On parle toujours du Pape, de l'amour que l'on a pour le Pape et pour l'Église. » On voir que, de l'aveu même du Cardinal, ce n'est pas Mgr Lefebvre seulement mais bien tous les « traditionalistes » qui souhaitaient être pleinement reconnus.

(98)     Mc. 2, 27.


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